Relations franco-russes : l'enseignement, un enjeu commun

parYves POZZO DI BORGO, président de l'institut Jean Lecanuet, conseiller de Paris
18 Janvier 2018
Actualité

La question de l’éducation, que l’on parle d’instruction, d’enseignement supérieur, voire de coopération scientifique, est une préoccupation constante, commune et partagée aussi bien par la Russie que par la France.

La France et la Russie sont deux nations qui ont pour particularité de s’être formées à travers leurs langues et donc par leurs écoles. Cette préoccupation partagée pour l’éducation est devenue un enjeu commun depuis l’inauguration de la coopération franco-russe à l’occasion du voyage du général de Gaulle en 1966. Nous avons célébré comme il se doit le cinquantenaire de ce cadre coopératif il y a quelques mois. Il était, néanmoins, nécessaire de le renouveler afin de ressouder la relation franco-russe autour de préoccupations communes : c’est tout l’objet du dialogue du Trianon. 

Le lieu privilégié de ce dialogue, c’est justement l’enseignement. Le dialogue du Trianon pourra ainsi se déployer dans trois directions différentes et complémentaires : l’enseignement des langues, la compréhension mutuelle via la coopération en lettres et en sciences humaines, la coopération scientifique et technologique.

Nous vivons, aujourd’hui, dans une forme de paradoxe. La coopération universitaire n’a jamais été aussi intense et ne s’est jamais jouée à un niveau aussi prestigieux et, pourtant, le nombre de Français apprenant le russe décline bien que le pays dispose d’une tradition ancienne d’enseignement du russe. 

En 2011 et 2012, seuls 13 420 élèves apprenaient le russe. Ces chiffres n’ont pratiquement pas évolué au cours des dix dernières années. Le russe est enseigné par 199 professeurs, ce qui représente 16 professeurs de moins qu’en 2010. Cela s’explique surtout par la diminution du nombre de cours de russe en première langue étrangère. Ces dernières années, des postes ont été de nouveau ouverts au concours d’État de recrutement des enseignants, mais seulement quatre postes par an. Pour ce qui est de l’enseignement supérieur, l’Inalco continue de jouer un rôle structurant avec les universités.

Concernant l’enseignement des langues, rappelons que l’apprentissage d’au moins deux langues vivantes est un objectif clairement affiché par la convention culturelle européenne de 1954, adossée à la CEDH et ratifiée par 49 Etats, dont la France et la Russie. Le recul de l’apprentissage du latin en France a sans doute dissuadé de nombreux écoliers d’apprendre le russe par crainte des déclinaisons. Au-delà, la vague d’émigration russe du début du xxe siècle ayant achevé son intégration dans la société française, le lien entre leurs descendants et la langue russe s’est distendu. 

Loin des poncifs sur le recul de l’apprentissage du russe, il semble plutôt que cet enseignement attire un nouveau public et trouve un écho de plus en plus important dans les milieux économiques et scientifiques : élèves ingénieurs, scientifiques de haut niveau, diplomates, universitaires – pour tous ces publics, l’approche du russe est devenu incontournable, sinon indispensable.

Par exemple, Thomas Pesquet, astronaute, est parfaitement russophone. 

Nous sommes ainsi passés, en France, d’un intérêt familial ou politique à un intérêt professionnel, scientifique et économique pour la langue russe. 

De l’autre côté de la chaîne, nous bénéficions mutuellement, sur le plan universitaire, de coopérations scientifiques prestigieuses. Ainsi des collèges universitaires en Russie créés à l’initiative de l’écrivain Marek Halter. Ces collèges, véritables collèges de France hors les murs, sont des vitrines prestigieuses, notamment dans le domaine des sciences humaines et du droit. Le bilan de leurs vingt-cinq années d’existence est positif sur le plan de la coopération et des échanges entre universitaires. Toutefois, force est de constater qu’avec 1 500 diplômés côté Russie sur la période, il apparaît que ce n’est pas l’outil approprié.

De manière moins visible, près de 500 accords universitaires lient pourtant la France et la Russie, mais souvent en matière de recherche plus qu’en matière de formation. Ainsi, si 4 152 étudiants russes étaient inscrits en France l’an passé, aucun chiffre n’est connu pour la réciproque. Cet état de fait est notamment lié au maquis des formations communes ou des doubles diplômes qui souvent ne proposent au mieux qu’un séjour en Russie ou un module de formation en russe. Parmi les 170 doubles diplômes dénombrés dans les deux pays, combien jouent un rôle vraiment structurant ?

Ce sont les échanges économiques et le goût des sciences qui actuellement jouent le rôle de vecteur d’échange majeur dans la société civile. La France et la Russie partagent la passion des mathématiques, de la physique et des échecs et leurs ingénieurs sont particulièrement appréciés dans les groupes russes ou suivent généralement volontiers les entreprises françaises qui montent des opérations en Russie.

Il n’en demeure pas moins que, côté russe, l’apprentissage du français est déjà devenu un enjeu structurant pour les acteurs de la société civile. 

Depuis 2015, les assises universitaires du français regroupent jusqu’à 200 professeurs de français en Russie qui représentent plus d’une centaine d’universités installées dans près de 70 métropoles réparties sur tout le territoire de la fédération. Cela fait deux ans que ces assises, portées par les milieux universitaires russes, insistent sur l’importance des outils numériques et des nouvelles technologies pour diffuser encore plus profondément l’apprentissage du français.

Les réseaux diplomatiques habituels jouent toujours leur rôle d’appui : pensons notamment aux écoles d’été de l’institut français de Russie. La première édition de 2015 a attiré, à Kazan, de nombreux enseignants et a connu un grand succès.

Des deux côtés, il existe un espace civil favorable à la coopération linguistique entre la France et la Russie. La demande existe, elle repose en partie sur la volonté de faire vivre les relations commerciales entre les deux pays. 

En réalité, ce qu’il manque à ce stade, ce sont des étudiants, des masters et de la mobilité internationale.

Erasmus + peine à faciliter les échanges entre nos deux pays. L’Espagne demeure la destination préférée des Français pour Erasmus, le Royaume-Uni attire de plus en plus sur son sol les étudiants en matière de formation initiale grâce à des vitrines comme Oxford ou Cambridge. Au demeurant, les poursuites d’études d’étudiants français en Russie sont trop faibles et c’est regrettable. Nous avons besoin de renforcer notre coopération dans cette perspective-là. 

Des outils existent, mais ils appellent soit à revoir totalement le fonctionnement de nos universités afin de laisser une plus grande part à l’entreprise qui assure déjà très bien ces mouvements. 

Un renfort étatique pourrait également être utile, mais, a minima, les régions, les Etats en Russie peuvent jouer un rôle de financeur et de rassemblement important au moyen de la coopération décentralisée afin de favoriser la mobilité étudiante de long terme et le développement de formations pérennes de niveau master.

 

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