A l'ère du leadership 3.0

France Forum, no 65, avril 2017

Revue France Forum

Il est rare que la rédaction de France Forum utilise un mot anglais pour le titre de l’un de ses numéros. Mais puisque même la candidature de Paris pour les Jeux olympiques de 2024 a fait ce choix, faut-il avoir des scrupules ?

En même temps, la problématique des JO de Paris n’était pas tout à fait similaire à la nôtre. « Made for sharing » aurait été facilement traduisible en français, surtout avec un aussi joli mot que celui de « partage ». Joli mot, c’est vrai, mais mot ambigu aussi. Le fait est qu’aujourd’hui ce « Made for sharing » divise plus qu’il ne rassemble ; souhaitons surtout que cela n’affaiblisse pas les chances de la candidature de Paris. Leadership, pour revenir à notre sujet, est plus compliqué à traduire. Autorité ? Gouvernance ? Direction ? Management ? Non, encore un mot d’origine anglaise. Le leadership manque à la langue française, nous nous en remettrons. Plus grave, manque-t-il à la France ? 

Tout était bien plus simple au temps des trente glorieuses. On ne parlait pas de leadership et même pas encore de « ressources humaines » ou de « DRH ». Chef du personnel ou directeur du personnel faisaient l’affaire et l’on retrouvait souvent à ce poste un ancien officier en quête d’une seconde carrière. Quelqu’un qui savait ce que règlement, obéissance, loyauté voulaient dire. Il y avait le patron et les ouvriers, point final. Le patron était dur, mais juste. Il gagnait cinq fois plus que ses ouvriers, parfois dix fois plus, mais rarement davantage. Il avait un chapeau, mais pas encore de retraite-chapeau. Il savait ce qu’étaient des stocks, mais pas encore les stock-options. Au fond, malgré les grèves, malgré les combats politiques et syndicaux, tous appartenaient au même monde. Partout, l’usine fermait le 30 juillet et rouvrait le 1er septembre. L’informatique d’entreprise était balbutiante. Là où elle apparaissait tout doucement, elle occupait de vastes espaces réfrigérés et pas encore des puces de quelques millimètres. C’était un temps où la France et le monde avaient besoin de bras pour travailler plus que de cerveaux pour innover. Leadership, le mot n’existait pas. Leader, oui. On le voyait en grosses lettres en Une de L’Équipe. Saint-Étienne et l’OM se disputaient la place de leader du championnat. Poulidor n’en serait jamais un, lui, mais c’était aussi pour ça qu’on l’aimait notre Poupou national.

Le leadership politique, on ne le connaissait pas davantage, mais il avait une réalité. C’était de Gaulle. Le Général, disait les Français. Ils ne le savaient pas encore, et lui non plus d’ailleurs, mais de Gaulle allait semer les premières graines du leadership politique, essayer de montrer que l’autorité, la vision, la croissance étaient solubles dans la démocratie. Ces graines ont-elles réussi à germer ? On peut en douter. Sous l’effet de la révolution numérique et des start-up, le leadership est une réalité dans l’entreprise, dans les organisations, mais pas en politique. L’entreprise, avec son horizontalité croissante du pouvoir, ses structures aplanies ou matricielles, son attention à la ressource – richesse – humaine (les salariés autant, à présent, que les clients) contemple, aujourd’hui, les organisations politiques comme les skippers du Vendée Globe voient au loin les bras des amis et de la famille, restés à quai, s’agiter pour un ultime au revoir. Dans ce numéro de France Forum, Felipe Teles, politologue portugais, s’interroge à juste titre sur cet animal politique en voie de disparition : le leader politique démocratique. Ce leader politique devenu un simple follower. Un suiveur de l’opinion. La personnalité du nouveau Premier ministre canadien et son usage des réseaux sociaux amènent à réfléchir. Le leader politique pense, comme Donald Trump, être un vrai leader parce qu’il a des milliers de followers sur Twitter, mais n’est-il pas, en réalité, le simple suiveur d’une masse ? Cela s’appelle le populisme et là, malheureusement, le mot existe dans toutes les langues, y compris en français !

©France Forum
Revue payante
Version numérique
Version papier
x