L'avenir de l'État providence en Europe : échange avec la salle 2

parPierre BENTATA, professeur à l'ESC Troyes, directeur de Rinzen Conseil, Colin HAY, Professeur à Sciences-Po et à la Sheffield University, Pierre MEHAIGNERIE, ancien ministre, ancien député, président de Vitré Communauté et maire de Vitré, Eline VAN DEN BROEK, Fondatrice de Quid Novi, Cercle de Belém
29 Décembre 2016
Actualité

Comparaison des modèles français, britannique et néérlandais, les intervenants de la seconde table ronde répondent aux questions de la salle. L'ensemble des interventions sera publié sur notre site, rubrique "Actualités". Ce colloque était organisé par le Cercle de Belém et l'institut Jean Lecanuet, le 2 décembre 2015, au palais du Luxembourg.


PIERRE MEHAIGNERIE. – L’État providence est un élément d’identité pour l’Europe. Il permet de lutter contre les inégalités et d’apporter la sécurité aux citoyens. Toutefois, il doit être corrigé, car il n’est plus viable, en particulier en France. Tout le problème est donc d’identifier les pistes pour le renforcer, tout en supprimant les inégalités nées de notre système social : le chômage, la dette contractée sur la jeune génération et le recul des investissements. Plusieurs pistes ont été évoquées : la concurrence, la responsabilité des citoyens – variable suivant les pays –, l’expérimentation et l’évaluation. 

Alors que je présidais la commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale, j’ai eu l’occasion de recevoir trois délégations parlementaires étrangères – du Japon, de République tchèque et de Turquie. Je croyais que le modèle social français faisait rêver. J’ai été surpris de constater que ce n’était pas le cas. Ces délégations ne s’intéressaient qu’à notre politique familiale, jugée, elle, efficace. 
De même, le Premier ministre de Singapour, Lee Kuan Yew, a expliqué le succès de son pays par le fait qu’il avait copié ce qu’il y avait de meilleur dans les autres pays : Israël pour l’école primaire, les États-Unis pour l’université, la France pour les musées. Quelqu’un a objecté que le modèle social français était une référence mondiale. Lee Kuan Yew a répondu que tout ce qui est gratuit est consommé avec voracité. La France a donc beaucoup à apprendre de ses voisins européens.

PIERRE BENTATA. – Comment les systèmes britannique et néerlandais pourraient-ils être améliorés selon vous ?

DE LA SALLE. – La France est confrontée à un problème de « tourisme social » depuis le Maroc ou l’Algérie. Comment résoudre ce problème ?

COLIN HAY. – Si la question porte sur la manière dont l’aide sociale fondée sur les actifs peut fonctionner, on peut dire, de manière générale, que l’enseignement de la crise est qu’il faut absolument une dynamique d’augmentation stable et régulière du prix des actifs. Or, à l’heure actuelle, l’inflation ne dépasse guère 1 ou 2 % au Royaume-Uni, alors que les prix de l’immobilier ont crû de 12 %. La question est donc de savoir comment stabiliser les marchés financiers, responsables de la titrisation du marché immobilier qui a conduit à une telle appréciation des prix de l’immobilier. En l’absence de mesures préventives pour réguler les marchés financiers, l’aide sociale ne peut pas fonctionner car des bulles se forment et peuvent éclater.

Il faut, par ailleurs, remettre en cause l’idée selon laquelle la crise britannique est exclusivement une crise de la dette. Elle est aussi une crise de croissance. Dès lors, l’austérité ne saurait être la seule réponse.

ELINE VAN DEN BROEK. – Si le système néerlandais était parfait, j’aurais déjà fait fortune. 

Notre système est qualifié de « concurrence régulée », ce qui, pour un économiste, relève de l’oxymore. Quoi que l’on puisse en penser, le libre marché et la concurrence permettent des gains d’efficacité. Notre système d’assurance maladie vise à améliorer l’efficacité des dépenses de santé. Il le fait plutôt bien. Même si tous répugnent à considérer les soins de santé comme un marché, le fait est que chacun peut décider entre différents contrats d’assurance santé. Toutefois, ce marché présente des déficiences, notamment parce que l’information est imparfaite. En outre, nous sommes, en tant qu’Européens, attachés à une certaine équité.

La concurrence régulée est donc un bon modèle. Elle permet, grâce au marché, de parvenir à une meilleure efficacité que ne le permettait le précédent système. Parallèlement, le gouvernement intervient pour corriger les inefficiences de marché : il fournit davantage d’information et joue un rôle important en matière de péréquation des risques. Que l’on soit de gauche ou de droite, chacun apprécie que notre système donne à tous accès aux soins et que les risques portés par certains puissent être supportés équitablement par l’ensemble. 

Le système peut certainement être amélioré en laissant davantage la place au marché et, de la sorte, accroître les gains d’efficacité, tout en réduisant les coûts, mais aussi en préservant les aspects de régulation que tous apprécient. Je ne suis pas une thuriféraire du système de santé néerlandais, bien au contraire : le regard que je porte est plutôt sévère et critique. Toutefois, la France peut beaucoup apprendre en matière de recours au marché pour en améliorer l’efficacité.

Pour ce qui est de la seconde question, le problème du tourisme médical me fait plutôt penser aux cas des États-Unis, au sens où beaucoup d’Américains n’ont pas de couverture de santé. Ils se rendent aux urgences quand ils ont besoin de consulter, car ces dernières ont le devoir d’accepter tous les patients. Il en résulte un transfert des charges vers ceux qui possèdent une couverture de santé. Les États-Unis tentent de résoudre le problème en accroissant le taux d’assurance. De manière générale, la généralisation d’une couverture minimale à l’ensemble de la planète permettra d’éliminer le problème du tourisme médical.

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