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Éduquer à la paix

parBenoit VERMANDER, s.j., professeur à l'université Fudan (Shanghai)

Articles de la revue France Forum

Vivre en paix, faire la paix : comme toute chose, cela s'apprend.

L’éducation à la paix commence certainement par la capacité à reconnaître le conflit. Ce point déconcerte parfois, peut-être plus en Asie qu’en Occident. On y a tendance à dissimuler le conflit, dans la famille ou au travail, par exemple. Pour autant, le « conflit » n’est pas une spécificité de l’Occident, pas plus que l’« harmonie » n’est une spécificité de l’Orient – ou l’inverse. Chaque culture est traversée de contradictions, comme aussi d’aspirations à l’unité. Il ne s’agit ni d’admirer aveuglément la tradition des civilisations voisines ni d’exalter sa propre tradition au détriment de celle des autres. Il s’agit, aujourd’hui, d’apprendre les uns des autres, pour affronter ensemble des défis qui nous sont communs. Les questions liées à l’harmonie, au pluralisme, à la gestion créatrice des conflits se posent à l’intérieur de chaque pays et de chaque culture comme elles se posent entre pays et cultures. Une nation capable d’affronter paisiblement les conflits en son sein sera capable d’établir une relation égale et stimulante avec les autres pays. Pareillement, une culture qui n’arrive pas à surmonter ses contradictions internes sera incapable de se mesurer aux autres cultures d’une manière féconde. La réconciliation est peut-être le nom que l’on peut donner à l’équilibre toujours instable entre harmonie et conflit.

La réconciliation, c’est la reconnaissance de la réalité des conflits, des blessures subies et l’effort incessant pour les dépasser. La réconciliation, c’est le nom que l’on peut donner à l’harmonie active, à l’harmonie en mouvement, à l’harmonie qui essaie toujours de venir au jour au travers même de tout ce qui l’empêche d’éclore. L’harmonie, au fond, c’est toujours une naissance, la naissance de la parole que des hommes partagent entre eux.

L’homme oublie aisément à quel point il a besoin d’être réconcilié. Réconcilié avec son passé, dont les blessures le marquent à tel point qu’il les rejette fréquemment dans les profondeurs de son inconscient. Réconcilié avec les autres et, d’abord avec ses proches, ces autres que sans cesse il blesse comme eux-mêmes le blessent. Réconcilié encore avec son idéal, qu’il a trahi, avec la société, qui l’a déçu… Ce besoin souvent inavoué de réconciliation se trouve aussi dans les collectivités. Colonisateurs et colonisés, Orientaux et Occidentaux, tous sont marqués par les blessures de l’Histoire, par les conflits et les incompréhensions passés, par des tragédies dont le souvenir marque les mémoires au plus profond et ils ont besoin de trouver les mots pour s’expliquer, pour demander pardon et pour pardonner, pour inventer ensemble une relation nouvelle. Car la réconciliation passe d’abord par des paroles échangées et, tant que les paroles ne peuvent pas vraiment être échangées, la réconciliation ne peut s’opérer.

La culture de la paix est fondée sur une éducation à la créativité. Elle a conscience qu’il n’y a pas de modèle social parfait, mais elle sait aussi qu’il y a des modèles sociaux vivants, c’est-à-dire des modèles sociaux qui laissent aux citoyens l’énergie et l’espoir suffisants pour tenter de mettre en place des solutions nouvelles aux problèmes qu’ils rencontrent. éduquer les jeunes à la paix, les éduquer à la créativité, c’est une seule et même tâche et cette seule constatation devrait nous inciter à inscrire plus décidément la question de l’éducation à la paix dans celle, plus large, de la réforme du système éducatif. Il est de l’intérêt de tous que de nouveaux modèles culturels, politiques et sociaux se fassent sous l’inspiration d’une « culture de la paix » enracinée et enrichie. La « culture de la paix » est le nom que prend, aujourd’hui, un modèle humaniste de développement. À chacun d’entre nous d’y contribuer à sa manière.

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