La Chine, entre mystère et prévisibilité, compte rendu

parFrance Forum
5 Avril 2018
Actualité

Envers et contre tout, la Chine reste un pays mystérieux. Un épais brouillard continue d’envelopper le pays et pas seulement à cause des effets de la pollution.

Son fantastique développement économique la rapproche de nous. Elle rachète nos vignobles, notre Club Med national et, maintenant, nos écoles de commerce. À l’opposé, l’opacité de son système politique et le caractère non démocratique de ses institutions continuent de nous en éloigner. Pas de campagnes électorales pour comprendre les enjeux, pas de presse libre pour dire la satisfaction ou le mécontentement de la population, pas de réseaux sociaux ouverts pour se faire une idée de l’état de l’opinion.

Le mystère crée les fantasmes et les interprétations les plus diverses : le durcissement politique du régime à la suite de la réélection de Xi Jinping, le pharaonique projet de route de la soie, les ambitions sur l’Arctique, la bombe à retardement de la dette, la protection de plus en plus encombrante de l’allié nord-coréen, etc.

Pour tenter de mieux comprendre la Chine et savoir ce qui s’y passe vraiment, la revue France Forum a organisé, le 11 janvier 2018, en partenariat avec l'institut Jean Lecanuet, un petit-déjeuner thématique sur le thème "La Chine, entre mystère et prévisibilité".

Pierre Morel, ancien ambassadeur de France en Chine. – Le 19Congrès du Parti communiste chinois a été incontestablement un tournant majeur dans l’évolution de la Chine. Si le pays s’est, bien sûr, mobilisé comme il le fait tous les cinq ans, l’édition 2017 s’est révélée d’une importance particulière pour l’ensemble des responsables chinois. C’était, en effet, de la légitimité et de la pérennité du régime dont il était question. Il ne s’agissait donc pas d’un simple examen de la gestion du pays, de son évolution, des forces en présence, de la relève des générations, des priorités du moment, mais de la prise de conscience d’un enjeu beaucoup plus profond, s’articulant autour de deux questions très simples : où va le pays ? Où va le régime en charge du pays ?

Il ne faut jamais oublier que la référence à l’URSS – et à sa chute soudaine – reste très présente dans les esprits et dans les analyses des responsables du Parti communiste chinois. Certes, la Chine a pu s’opposer à l’URSS à certains moments de son histoire, mais les références et les principes fondateurs restent communs. L’examen intense et extrêmement précis des causes de la dérive du système soviétique et de sa chute est un sujet fondamental et lancinant pour les Chinois, le contre-exemple par excellence. La question est donc la suivante : comment rester et demeurer la République populaire de Chine et ne pas finir comme l’URSS ?  

Ce Congrès a été marqué par la remontée d’une figure centrale, le président Xi Jinping. Celui-ci a mené cet exercice quinquennal d’une main de maître, dissipant toutes les questions qui pouvaient se poser avant le Congrès et montrant qu’il gérait le dispositif de manière remarquable. Contrairement à d’autres Congrès intermédiaires, aucun potentiel successeur n’a émergé lors de cet exercice. La continuité – enjeu fondamental – est donc à l’honneur. Néanmoins, quelque chose est différent. Il n’est pas aisé d’interpréter ce silence. Le président prend-il son temps ? A-t-il déjà un successeur en tête, mais préfère-t-il ne pas le designer ? La survie du régime justifie-t-elle cette impasse sur la succession ? Veut-on poursuivre l’action engagée et l’approfondir avec le même dirigeant pour trois mandats de cinq ans et non plus deux ? Quelle que soit la réponse, Xi Jinping a montré sa maîtrise du système en se permettant cette opacité sur la question de sa succession. 

Un autre élément remarquable le concernant est l’inscription nominative de sa personne et de son action dans la charte du Parti (« la pensée de Xi Jinping sur le socialisme aux caractéristiques chinoises pour une nouvelle ère »). Comment décoder cette personnalisation ? Il y a eu la pensée de Mao sur le socialisme et, à présent, il y a celle de Xi Jinping, installée comme personnalité centrale. Le noyau du Parti est véritablement redevenu le président. Le Congrès a également désiré réaffirmer le fait que la République populaire de Chine demeure fondée sur le socialisme. L’idéologie n’est pas une façade, un concept que l’on honore de temps en temps, mais une réalité forte, plus forte que l’économie, la technologie, les réussites commerciales. C’est une identité, une signature, une référence adaptée aux caractéristiques de la Chine. Ainsi, Mao croyait aux capacités révolutionnaires des paysans tandis que le marxisme ne croit qu’en celle des ouvriers. On réaffirme donc que la Chine, pays plus vieux que l’histoire comme disait le général de Gaulle, porte l’héritage du socialisme et est la seule à le faire. Elle porte une responsabilité historique « pour la nouvelle ère ». Il est dit que la pensée de Xi Jinping ouvre une nouvelle phase dans la pensée chinoise : ce n’est pas rien, d’autant qu’un Congrès est toujours très préparé idéologiquement car il doit ensuite pouvoir être décodé, décrypté, assimilé. 

Quelques remarques plus générales sur ce Congrès, avec notamment l’apparition de ce que l’on appellera « une nouvelle synthèse ». Quels en sont les traits saillants ? Un resserrement intérieur autour du Parti et une concentration du pouvoir autour du président ; l’incertitude sur la succession du président, Xi Jinping étant le seul à être en mesure de décider qui et quand (il détient la norme alors que ceci était autrefois supposé être codé) ; le comité politique reste composé de sept membres et non plus de neuf comme sous Hu Jintao ; parce qu’à sept, on décide mieux et on négocie moins ; la poursuite de la politique de lutte contre la corruption, dominante déjà forte du premier mandat. Cet objectif permet de contrôler économiquement, socialement et politiquement tout le système. Un million de membres du Parti ont déjà été inquiétés. Plus de deux cents personnalités du régime, ministres ou vice-ministres ont été écartés ou condamnés. Les relevés de cartes de crédit, de même que la nature des dépenses, font l’objet d’une analyse destinée à déterminer les « bons » des « mauvais » citoyens chinois. La surveillance du pays est forte, mais dans le même temps – c’est l’originalité de cette synthèse – il y a une très forte ouverture extérieure de la Chine. En témoigne l’intervention de Xi Jinping à Davos, lors de laquelle il a présenté son pays comme le champion du libéralisme. D’un point de vue tactique, ce fut une très grande opération réalisée devant le gratin du capitalisme mondial. Le pari est donc à la fois de pouvoir « serrer » encore plus fort le système (parce que les transitions sont sévères et les tensions fortes) tout en jouant le jeu du multilatéralisme, de l’ouverture et du partenariat.

La « route de la soie » est un bon exemple de cette synthèse nouvelle. A l’origine, c’est une formulation transcontinentale du désenclavement de l’ouest chinois devenue le projet politique globalisé d’une grande puissance en voie d’affirmation. C’est, en effet, une route vers l’Asie centrale, l’Europe, mais aussi vers le Proche-Orient et même l’Afrique. 

Un autre exemple peut être trouvé avec la mer de Chine. D’un côté, on est à la fois très affirmatif dans l’exercice de l’autorité sur les rochers et les îlots au nom des intérêts chinois, mais de l’autre, on sait aussi être souple et on voit ainsi la Chine et les Philippines se rapprocher. Le résultat est que la prépondérance chinoise s’affirme bel et bien.

L’engagement de la Chine dans la COP21, la réaffirmation régulière des engagements pris à Paris, la volonté d’être pionnier du multilatéralisme en matière d’environnement participent de cette même logique. Mais, en parallèle, il y a une affirmation de la puissance militaire et de la défense des intérêts chinois au motif que le pays s’ouvre et doit donc être protégé. Cette politique d’affirmation et d’intimidation explique plusieurs incidents ou querelles avec le Japon, la Corée du Sud, l’Inde, voire la Norvège. 

Cette nouvelle synthèse en matière de politique intérieure prédétermine la politique étrangère de la Chine. C’est, en quelque sorte, une politique étrangère « en résultante ». Le « grand rêve chinois de renaissance de la nation » a été énoncé lors du 19e Congrès. Il devra se réaliser le 1er octobre 2049, date du centenaire de la création de la Chine par Mao. 

Et la France ? La visite de Emmanuel Macron touche à sa fin (du 8 au 10 janvier 2018. NDLR). Ce fut une visite importante. La lecture du discours de Xian est très intéressante. Le président français dit, en substance, à la Chine « vous structurez le temps et vous en avez les moyens, mais nous pouvons, nous aussi, structurer le temps, avec vous, mais pas forcément comme vous ».

Benoît Vermander, professeur à l’université Fudan de Shanghai. – Des directions très claires se dégagent s’agissant de la Chine et, en même temps, nous pouvons avoir le sentiment de rester, sur certains sujets, dans l’expectative. Certains morceaux du puzzle se placent difficilement.

La Chine n’est pas en crise et, au contraire, elle continue à progresser avec régularité sur des grands dossiers importants pour elle et pour le monde. Prenons les exemples des technologies environnementales, des routes de la soie, des politiques d’urbanisation du territoire, de la réforme du système administratif et politique. Le rouleau compresseur chinois avance et il le fait avec une vue de long terme assez précise.

Les deux bémols à apporter ont trait, d’une part, aux risques structurels économiques, financiers, sociaux et, d’autre part, aux inégalités territoriales, de plus en plus marquées. Tandis que certaines parties de la Chine semblent être à la veille d’une crise, avec des entreprises d’État exsangues ou des chantiers de construction d’immeubles interrompus sur des kilomètres, s’illustrent en d’autres lieux les avancées et les progrès cités précédemment. Cette différenciation régionale se lit dans les statistiques du pays, quels que soient les efforts nationaux pour y remédier. 

Quelle signification la Chine donne-t-elle au fait d’être une grande puissance ? Dans les années 2000, on dissertait beaucoup, dans les milieux académiques chinois, sur les « leçons à tirer de l’émergence des grandes puissances ». Il se disait schématiquement « attention aux pulsions de domination qui finissent par se retourner contre vous. Soyons prudents. Allons en sens inverse de la tendance pour garder un équilibre ». Or, aujourd’hui, cette prudence semble avoir totalement disparu. On préfère simplement les termes de « puissance forte » à ceux de « grande puissance ». Cette non-précaution est même théorisée. La Chine doit utiliser sa puissance et aurait tort de ne pas le faire, peut-on lire dans certains articles. La Chine se trouve à un moment de l’histoire où elle doit faire usage de cette puissance accumulée après un long processus. Puissance ne veut pas dire nécessairement violence, mais c’est tout de même la puissance. On observe que le vocabulaire du soft power a presque totalement disparu. Le temps est venu de démontrer que la Chine fait ce qu’elle dit et qu’elle en a les moyens. Le temps n’est plus à des considérations qui visaient à amadouer ou lénifier l’image de la Chine. 

Cette impression de puissance s’applique en interne comme en externe. L’État s’est reconstitué dans sa force et doit mettre en action les leviers dont il dispose. On le voit de manière tragique au Xinjiang avec l’annihilation de toute expression d’une culture ethnique. Plus globalement, on observe la mise en place de l’outil de contrôle le plus sophistiqué de l’histoire de l’humanité. Contrôle technologique, contrôle social. L’État chinois devient une sorte de vaste Google au sein duquel tous les dossiers des individus sont concentrés et classés. C’est le rêve d’une emprise sociétale que seul le saut technologique des quinze dernières années a permis de réaliser. Ce resserrement de l’espace individuel ne nie pas l’espace de l’initiative et de la créativité individuelles, essentiel à la Chine. C’est un équilibre à trouver, là aussi.

Idéologiquement, on pourrait parler moins de resserrement que de tentative de recréation d’un ordre idéologique nouveau. En 2010-2012, à la fin de l’ère Jing Tao, les interrogations ont été très fortes autour de la question « quelle Chine va l’emporter ? » et Xi Jinping s’était imposé à partir d’un programme de rénovation du Parti, d’un Parti qui redevienne l’armature de l’État et de la société. 

L’expression de « nouvelle ère », qui fait partie de la pensée de Xi Jinping, est nouvelle par rapport à quelle ère ? Tout simplement par rapport à l’ère Deng Xiaoping qui aura donc duré de fin 1978 à fin 2017. Au cours de cette ère, l’idée était de desserrer la courroie entre l’État et le Parti. 

Or, le discours actuel prône exactement le contraire. Il est, aujourd’hui, question de resserrer la courroie. Il faut recréer un État-Parti moderne, voire postmoderne, qui fasse usage, au nom de l’efficacité, de toutes les sophistications technologiques et scientifiques. 

Cette reconstruction/recréation de l’État-Parti s’intègre à un discours auquel il faut croire et payer allégeance. Récemment, dans le département de philosophie à l’université Fudan, lors d’une réunion, cinq professeurs dirent publiquement tout le bien qu’ils pensaient du Congrès et de la « merveilleuse » charte qu’il avait produite. Cela n’était pas arrivé depuis très longtemps. Certains collègues chinois ont rapporté que, dans leur département, l’histoire et la littérature en l’espèce, cela ne pourrait pas se produire. Il reste que des gestes de cette nature sont bien re-demandés alors qu’ils ne l’étaient plus. 

On connaîtra, en mars, la portée de cette recréation idéologique avec la session des deux assemblées qui suit traditionnellement le Congrès. Certains postes gouvernementaux ne sont pas encore attribués, notamment ceux qui ont trait à l’idéologie et au contrôle de la société civile. Des dispositions législatives sont aussi en attente de mise en place dans le domaine de la liberté religieuse ou d’Internet et, semble-t-il, dans le sens d’un resserrement. D’un autre côté, un certain nombre de Chinois continuent de rester sceptiques sur l’ampleur de cette reconstruction idéologique. Ils se demandent comment réagiront les nouvelles générations si ce resserrement se produit. Il est un fait que tous les membres de l’actuel bureau politique ont entre 60 et 69 ans. Ils appartiennent à la génération des gardes rouges et il n’est donc pas facile de peser leur poids exact dans le Parti et la société. 

La Chine est encore à la recherche d’un équilibre du point de vue de cette recréation idéologique et l’objectif des responsables chinois est d’accompagner l’État-Parti d’une sorte de religion civile. Ni le marxisme-léninisme ni le confucianisme ne peuvent fournir ce socle de croyance et de conviction qui fait la force d’un pays. Il faut donc une religion civile, mais la synthèse n’est pas encore stabilisée. 

Au travers du pays, des banderoles sont, comme toujours, affichées et l’une d’entre elles, issue du discours de Xi Jinping, dit : « Quand le peuple a la foi, la nation a la force. » Cette foi est non spécifiée, mais il s’agit de la foi en la Chine, celle mise de côté par Deng et donc à construire. Si cette foi n’est pas partagée, la nation n’est pas forte. 

Construire une religion civile est une tâche très compliquée, voire impossible ; Rousseau, qui en est en quelque sorte le théoricien, le dit bien à la fin du Contrat social. Dans cette religion civile chinoise, le parti est forcément l’Église. L’idée est donc de bâtir un État-Église, cette dernière ayant, comme au Moyen Âge la mission de contrôle, d’Inquisition. 
Cette opération de recréation accompagne donc tous les grands dossiers évoqués précédemment même si le point d’équilibre exact de la balance n’est pas encore clairement déterminé.

Mary-Françoise Renard, professeur à l’université d’Auvergne. – En septembre 2013, lors d’une visite au Kazakhstan, Xi Jinping annonçait un grand projet de coopération : les routes de la soie. Un mois plus tard, en Indonésie, il annonçait cette fois la création de la Banque asiatique de développement des infrastructures ainsi que la construction de la route maritime de la soie du XXIe siècle. Le terme officiel est celui d’initiative « une ceinture, une route ». Le projet recouvre une soixantaine de pays d’Asie, d’Europe et d’Afrique qui représentent environ 60 % du PIB mondial. 

Ces routes terrestres et maritimes ont pour objectif d’assurer sur le long terme le poids de la Chine dans la géopolitique mondiale, de servir ses intérêts économiques et de répondre à des objectifs de politique interne. Le tracé de la route par le Xinjiang est ainsi un moyen de contrôler le territoire chinois et notamment ses zones les plus sensibles politiquement. La Chine fait partie des pays à revenu intermédiaire. Les pays en développement qui parviennent à ce niveau rencontrent souvent beaucoup de difficultés à rejoindre le niveau des pays développés. Pour y parvenir, la Chine doit améliorer ses performances technologiques, la qualité de ses produits, le tout dans un contexte mondial où la demande s’est ralentie et où les avantages comparatifs du pays se sont modifiés, ce qui a beaucoup pénalisé son commerce extérieur. 

La réussite de ce changement de modèle est d’autant plus capitale que le gouvernement tient sa légitimité de sa capacité à assurer ce développement économique. Après 1978, il est admis que chacun a été un gagnant du changement de modèle et il est vrai que plusieurs dizaines de millions de Chinois sont sortis de la grande pauvreté. À partir de 1990, il y a eu, en revanche, des perdants dans ces réformes et le gouvernement actuel doit donc parvenir à maintenir un taux de croissance fort (même s’il est logique qu’il ait un peu baissé) conjugué avec une certaine stabilité sociale. 

L’objectif officiel des routes de la soie est de stimuler le développement économique dans une vaste partie du monde. Pour la Chine, il est aussi de répondre aux questions intérieures posées ci-dessus. Les routes de la soie doivent, par exemple, apporter de nouveaux débouchés aux productions nationales, la Chine souffrant de surcapacités dans un certain nombre de secteurs comme les aciéries ou les cimenteries. Les coûts salariaux ont progressé et, par conséquent, la compétitivité des produits peu coûteux s’est amoindrie, d’où un objectif de délocalisation de production à travers les routes de la soie, processus déjà enclenché dans plusieurs pays d’Asie ou d’Afrique, comme l’Éthiopie. 

Un autre objectif de la Chine à travers ce grand projet est d’assurer son indépendance énergétique et de sécuriser ses approvisionnements. Plusieurs zones stratégiques pour le pays se trouvent le long du tracé de la route maritime de la soie. Une partie non négligeable de son commerce s’effectue, en effet, par voie maritime, notamment à travers son importante marine marchande. Or, ces zones ne sont pas bien sécurisées. Il y a donc des risques liés à la piraterie, ainsi qu’une trop forte dépendance à certains lieux, à l’image du détroit de Malacca pour le pétrole. Les routes de la soie, en offrant d’autres possibilités de trajets, devraient ainsi offrir à la Chine plus d’autonomie pour ses approvisionnements en pétrole. Les investissements massifs réalisés dans le port de Gwadar, au Pakistan, en sont une parfaite illustration. 

Les routes de la soie doivent aussi soutenir l’internationalisation de la monnaie chinoise. Pour l’instant, on en est encore très loin, puisque seuls quelques pays d’Asie et d’Afrique y ont recours. Cependant, la monnaie chinoise est incluse dans les droits de tirage spéciaux depuis 2016, ce qui atteste du poids du pays dans le commerce international. La Chine souhaiterait pouvoir développer l’usage de sa propre monnaie dans ses relations commerciales. Le dollar aurait, dès lors, un rôle moins important.

Le projet des routes de la soie correspond aussi à la volonté de la Chine de jouer un rôle nouveau dans la gouvernance internationale. Les quotas de la Chine ont augmenté au Fonds monétaire international et à la Banque mondiale. C’était une demande ancienne, mais qui n’a pas été totalement satisfaite. Là aussi, la Chine estime que le poids des États-Unis est trop important, ce qui explique que le pays ait choisi de créer ses propres institutions en Asie. À Davos, Xi Jinping a vanté le libre-échange, ce qui était véritablement nouveau. Mais il ne faut pas oublier que cette libéralisation du commerce mondial relève de l’intérêt de la Chine qui désire développer des produits haut de gamme et les vendre à l’étranger. 

La Chine souhaite également développer son leadership en Asie à travers les routes de la soie, domaine où elle se trouve, une fois de plus, confrontée à la domination américaine. De ce point de vue, la visite de Emmanuel Macron a été importante. La France est membre du Conseil de sécurité de l’Onu et jouit d’une position assez active sur la scène internationale. Si la Chine n’est pas très favorable à l’Union européenne, elle ne souhaite pas non plus se retrouver face à face avec les États-Unis. Une troisième force permet un rééquilibrage.

La Chine a mis en place des institutions financières pour porter le projet des routes de la soie. À la différence des États-Unis, plusieurs pays européens ont répondu présent, estimant qu’il valait mieux faire partie de ces institutions plutôt que d’en être exclu. 

Les routes de la soie soulèvent plusieurs problèmes et plusieurs questions. Traduisent-elles une volonté hégémonique d’une Chine désireuse de remplacer le leadership américain ? Sont-elles l’expression du besoin de régler des problèmes internes par une stratégie internationale ? Transcrivent-elles une volonté d’être leader en Asie, mais pas nécessairement de dominer le monde ? Ce projet très ambitieux pourra-t-il être financé dans sa totalité ? Les partenariats avec les autres pays seront-ils signés sans problème, lorsqu’il y a peu, le Pakistan refusait de conclure un accord jugé trop favorable aux intérêts chinois et qui, selon lui, manquait de réciprocité ? La Chine ne va-t-elle pas se heurter à des contraintes politiques dans plusieurs pays alors même qu’elle se veut une puissance pacifique qui ne fait pas d’ingérence dans la gouvernance des États et qui ne pose aucune conditionnalité politique à ses aides ? Le pays ne va-t-il pas accroître les divergences en Europe, certains États moins riches étant intéressés par les investissements chinois tandis que d’autres, plus riches, veulent en fixer les conditions ? Le partenariat ira-t-il au-delà du simple aspect commercial et de celui des investissements pour toucher plus largement aux questions de développement et offrir ainsi à la Chine le moyen d’exporter son modèle économique ? La Chine a beaucoup investi dans les infrastructures, alors même que les institutions internationales réduisaient leurs investissements dans ce secteur très important pour la croissance, par exemple en Afrique. Va-t-elle en profiter pour imposer ses propres normes et son modèle de développement ? 

Il sera intéressant, on le voit avec toutes ces questions, d’observer dans les années à venir les réactions des pays traversés et de mesurer le poids de l’influence chinoise. Aujourd’hui, les avantages attendus correspondent à ce qu’espère le gouvernement chinois d’un point de vue stratégique. Il saisira toutes les occasions pour pallier ses faiblesses internes, pour asseoir son pouvoir, autant politique qu’économique. Sa stratégie économique externe est indissociable de ses options stratégiques de politique intérieure.

Benoît Vermander. – Il faut savoir que 95 % des Chinois ou presque estiment que la structure État-Parti est un mode de gouvernance efficace. Il y a clairement un consensus sur le concept d’État-Parti. Dans la pratique, il n’y a que le Parti communiste et donc pas d’opposition. Les autres partis présents et dits démocratiques ne sont que des partis de « représentation ». On a pensé les développer à un moment, mais cela n’a pas eu lieu.

Le problème n’est donc pas le principe de l’État-Parti, mais son équilibre. 

Remarquons à cet égard que le Parti communiste chinois a été miné par la corruption et que cela aurait pu avoir des conséquences très graves sur tout le système. Sur chaque projet, les responsables du Parti empochaient un pot-de-vin. La corruption a été réprimée avec une telle violence qu’elle est aujourd’hui plus refoulée que disparue et est donc amenée à reparaître. On assiste à un rééquilibrage, à un balancement du pouvoir en faveur du Parti. L’État-Parti est celui qui a mis en œuvre l’internationalisation et qu’il l’a réussie. La structure État-Parti est complètement intégrée à la fierté nationale et a permis la naissance de cet État, son indépendance, son autosuffisance, son développement, son internationalisation. Les jeunes générations ne contestent pas le principe de l’État-Parti, mais peuvent avoir des points de vue divergents concernant la question des équilibres. La Chine n’est pas en crise de gouvernance, mais peut néanmoins, et paradoxalement, se créer des crises qui n’existaient pas.

Mary-Françoise Renard. – Est-on certain que la Chine veuille conduire le monde entier au communisme ? Elle a assez de problèmes internes à régler pour ne pas s’ajouter cette mission. En revanche, l’Europe a raison d’être prudente dans ses relations avec la Chine et doit notamment être très exigeante en matière de réciprocité et de transparence sur les projets d’investissements chinois et sur les achats de technologie. Tous les contrats conclus avec la Chine ne sont pas des contrats gagnant-gagnant ; il ne faut pas être naïf. De toute façon, la France ne connaît pas assez la langue, la culture, l’économie chinoises, ce qui nourrit de nombreux fantasmes. Certains Français pensent encore que tous les Chinois installés en France sont des espions.

La politique de l’enfant unique est assouplie et même remise en cause aujourd’hui. Deux enfants, c’est possible. Le vieillissement de la population coûtait trop cher au pays. L’achat de terres à l’extérieur est sans rapport avec les politiques démographiques. Au contraire d’ailleurs, puisque la politique de l’enfant unique aurait dû limiter la demande alimentaire. Ce sont davantage les modifications des habitudes alimentaires des chinois qui expliquent le besoin d’acquérir et de cultiver plus de terres. La structure de la consommation alimentaire s’est, en effet, beaucoup modifiée.

Il est nécessaire de mentionner l’importance de la hiérarchie administrative en Chine, l’emboîtement entre l’Etat central, les provinces, la préfecture, la ville. La hiérarchie administrative et la manière dont chaque échelon applique les directives venues d’en haut ont beaucoup plus d’importance que la loi.

S’agissant des jeunes générations de Chinois, il ne faut pas sous-estimer le rôle de la propagande dans leur formation intellectuelle. Elle reste très forte, y compris chez les étudiants en mobilité. Le système chinois est le meilleur et, quand il dysfonctionne, c’est de la faute des Etats-Unis. Le nationalisme – toutes générations confondues – demeure donc très ancré. Et, malgré les téléphones portables, malgré Internet, l’État reste dominant sur l’individu. Il l’est aussi grâce à l’omniprésence des institutions et des entreprises d’État. Une partie de la population adhère au contrôle de la société, il ne faut pas s’illusionner. Les Chinois s’intéressent plus à l’enrichissement qu’à la liberté de penser, liberté qu’ils n’ont jamais connue. Ce qu’ils veulent, c’est faire des affaires.

Pierre Morel. – Le nationalisme est effectivement très fort, y compris chez les jeunes générations. Elles peuvent être parfois critiques, mais en même temps, elles constatent que leur pays retrouve son rang de puissance, qu’il a redressé la tête, qu’une anomalie, qu’une éclipse anormale de deux siècles est en train d’être corrigée. 

La politique de l’enfant unique finissait par peser lourd sur les comptes sociaux. C’était l’idée que la Chine allait être vieille avant d’être riche. Le tournant s’est fait habilement à travers des expérimentations qui ont montré que les ménages chinois n’allaient pas d’un seul coup refaire des familles de cinq ou six enfants. Quand les deux parents sont des enfants uniques, ils peuvent avoir deux enfants. Cela permet de retrouver des oncles et des tantes, des solidarités familiales, importantes pour un pays.

Il y a bien des débats, mais ils ne sont pas destinés à la consommation du grand public. Le premier est, par exemple, celui sur la Corée du Nord. Certains responsables la trouvent insupportable, mais la soutiennent quand même. C’est l’enfant terrible qu’il faut aider, en quelque sorte. D’autres considèrent qu’il n’y a rien à tirer de la Corée du Nord et qu’il faut plutôt miser sur la Corée du Sud et donc changer de cap. Un autre débat porte sur la religion, le Tibet, le monde chrétien. Il y a la ligne dite de l’abattage des croix et une autre qui pense que la Chine doit avoir une bonne image dans le monde et doit donc se montrer plus tolérante sur les sujets religieux. Quel gain international pour la Chine, pensent certains, si l’on arrivait à rétablir des relations diplomatiques avec le Saint-Siège ou si le Dalaï-lama revenait. 

L’Asie centrale est capitale pour la Chine du point de vue de la diversification de ses approvisionnements en hydrocarbures. La construction et le développement du gazoduc turkméno-chinois le montre bien. Peu importe le coût, pourvu qu’on évite le détroit de Malacca. La Chine est le seul pays à avoir un accord de partage de production avec le Turkménistan. La Russie a refusé cette formule, au nom de sa souveraineté, mais pour le Turkménistan le marché potentiel était trop intéressant pour refuser. Pour tous les pays d’Asie centrale, y compris le Kazakhstan – pourtant plus puissant et plus structuré avec une vraie classe moyenne –, la Chine est devenue un voisin incontournable, ne serait-ce qu’en raison du différentiel démographique présent et à venir. Ainsi, on la retrouve derrière presque tous les grands projets d’infrastructure. 

Du point de vue financier, il suffit pour se faire une opinion de regarder le développement des places de Hong-Kong et de Shanghai et leur attractivité, y compris pour nos jeunes expatriés. En même temps, là où, il y a quelques années, il y avait un financier chinois pour quatre expatriés, aujourd’hui c’est un pour un. C’est un pour un, voire quatre pour un.

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