Vers l'homo algorithmus

France Forum, no 61, avril 2016

Revue France Forum

Chacun croit que l’algorithme est une question mathématique. Faux ! C’est, d’abord, une question d’orthographe. Faites un test dans votre entourage et vous verrez combien de fois « algorythme » sera écrit en lieu et place d’« algorithme ». Sans compter ceux qui oublieront le « h », avec ou sans le « y ». Les précédents outils de nos grandes révolutions économiques et sociales avaient eu l’orthographe plus heureuse : l’imprimerie, la machine à vapeur, Internet – le risque de se tromper était moindre !

Et encore, estimons-nous heureux car, si l’on en croit Wikipédia, le mot algorithme est la version latinisée – et surtout simplifiée – du nom de son découvreur, Muhammad ibn Mūsā al-Khuwārizmī, grand mathématicien perse, né dans les années 780, dans l’actuel Ouzbékistan. Rien à voir avec un autre Perse, le fameux Usbek, philosophe des Lettres persanes de Montesquieu.

Oublions ces hésitations orthographiques et ces digressions littéraires puisque, dans quelque temps, et justement grâce à l’algorithme, nous porterons tous des lunettes nous indiquant l’orthographe exacte, mais aussi la traduction dans n’importe quelle langue étrangère, y compris le persan (ou farsi) de notre ami Muhammad ibn Mūsā al-Khuwārizmī, de n’importe quel mot.

Ce détour par l’histoire a le mérite de nous montrer que la nouveauté n’est pas l’algorithme, mais le lien entre ce dernier et la capacité de calcul devenue inouïe des ordinateurs. L’algorithme est, aujourd’hui, partout. Il envahit nos vies, précède et dicte nos envies, transforme notre existence en un immense tableau noir rempli d’équations mathématiques. Et nous ne sommes qu’au commencement de cette révolution !

Il y a deux siècles, les canuts lyonnais, révoltés, avaient pu mettre à sac les nouveaux métiers à tisser mécaniques. Mais, demain, qui pourra casser un algorithme ? Pour faire face à celui d’Uber, nos bons vieux chauffeurs de taxi n’ont pu que bloquer le périphérique parisien et renverser quelques voitures. Trop tard ! Leur métier appartient déjà à l’histoire…

Vivra-t-on mieux grâce à l’algorithme ? C’est bien la seule question intéressante qui se pose et la réponse ne va pas de soi. En apparence, les apports positifs sont considérables – pour la médecine, les transports, les langues et bien d’autres domaines. La caresse d’un doigt sur son smartphone ou sur sa montre connectée et ressort aussitôt une information qu’une vie tout entière de chercheur (ou même de dizaines de chercheurs) n’aurait pu donner.

En négatif, ou plutôt en forte interrogation, plusieurs points clés se dégagent de l’invasion de l’algorithme : la prévisibilité croissante d’une vie qu’on croyait imprévisible (et donc le recul de notre libre arbitre et de nos libertés), les conséquences religieuses, sociales, économiques d’une possible mort de la mort, le remplacement de l’homme – et sa disparition ? – par le robot, les effets sur l’économie – que deviennent la création et l’innovation, moteurs de la croissance, dans une société qui décide de tout à partir de données et de comportements passés ?

L’algorithme, question orthographique, mathématique et, surtout, philosophique !

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