Travail, le monde d'après

France Forum, n° 63, novembre 2016

Revue France Forum

8 juin 1817 : les canuts lyonnais brisent les nouvelles machines à tisser qui menacent leur savoir-faire et leur emploi.
25 juin 2016 : les chauffeurs de taxi renversent les voitures des prestataires de la société Uber et dénoncent une concurrence qu’ils jugent déloyale. 

À presque deux siècles d’intervalle, les mêmes causes – l’irruption de l’innovation technique ou technologique dans un domaine – produit les mêmes effets économiques – la baisse des prix, le chômage – et les mêmes conséquences sociales et psychologiques. Parfois à tort, car la fameuse « destruction créatrice », si chère à notre chroniqueur Nicolas Bouzou, n’est pas qu’un simple concept économique. À Lyon, au XIXe siècle, malgré les craintes des canuts, des milliers d’emplois ont été créés dans l’industrie de la soie. Et aujourd’hui, en France, la relocalisation industrielle commence même à pointer le bout de son nez. 

La comparaison historique nous rassure. Invention de la roue. Invention de l’ordinateur. Elle nous permet de rester dans un paysage familier. Les temps sont durs, c’est vrai. Gardons notre sang-froid, on a déjà connu ça ! Est-ce bien certain ? Ce que nous vivons s’inscrit-il dans une démarche schumpetérienne classique, une succession de cycles, ou appartient-il à quelque chose de totalement inédit, technologiquement, socialement et économiquement parlant ? Ce numéro de France Forum ne permet pas de répondre totalement à la question, mais livre déjà quelques pistes. Certains chemins économiques sont effectivement connus : ceux de la destruction créatrice et de ses exigences en termes de pédagogie et de régulation politique, de formation, de recherche/innovation, de mobilité ; d’autres le sont beaucoup moins : les robots intelligents, l’accès de tous à l’information et donc à un pouvoir jusque-là propriété d’une minorité. Ce que l’on voit ou devine sur cet autre chemin s’apparente plus aux mystères de la physique, au big bang ou même aux mystères de l’ante big bang qu’à l’économie.

La seule certitude que nous ayons aujourd’hui est que tout va plus vite et donc que l’adaptation de notre société aux ruptures provoquées par la technologie est encore plus difficile. Mutation du travail dans un secteur ; révolution, voire disparition, du travail dans un autre. Songeons tout simplement à Facebook : l’une des premières capitalisations du monde a à peine 10 ans. Et que dire d’Uber, d’Airbnb et de toutes les sociétés que nous ne connaissons pas encore ? Aujourd’hui est déjà demain…

Oui, tout se bouleverse sous nos yeux à une vitesse intersidérale. Nous nous formions de 3 à 22 ans, il faudra à présent se former tout au long de la vie à l’aide de Moocs, de briques de certification. Nous n’avions qu’un travail, il faudra en avoir plusieurs à la fois. Nous avions un patron, il faudra être son propre patron. Nous avions une monnaie, unique et visible, il faudra en avoir plusieurs, ponctuelles et virtuelles. Nous étions la journée au travail et le soir à la maison, il faudra s’inventer un chez-soi au travail ou un travail chez soi. Nous avions des syndicats pour nous défendre, il faudra devenir auto-syndicaliste. Nous partions à la retraite, il faudra continuer de travailler. Nous rêvions d’un statut pour la vie, il faudra s’habituer à l’éphémère.

Aujourd’hui est déjà demain… et même après-demain !

 

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