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À l'heure de la post-fact democracy

parThomas FRIANG, président-fondateur de l’institut Open Diplomacy

Articles de la revue France Forum

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Brexit. Élection de Trump. En l’espace de six mois, deux événements se sont produits dans les plus anciennes démocraties du monde, remettant en question les équilibres économiques et géopolitiques. L’adaptation à ces changements devra être audacieuse et rapide. Les déclarations atterrées sur ce qui s’est passé ne suffiront pas ; il faut s’interroger sur ce qui pourra se passer lors de l’élection présidentielle française ou des élections législatives allemandes. Partout en Europe continentale, le populisme prospère et continue de fragiliser notre position géopolitique déjà mal assurée.

L’Europe devra traverser ces étapes électorales sans ajouter de l’instabilité au déséquilibre. Il faut éviter une nouvelle « étrange défaite ». Pour cela, la clairvoyance sur le fonctionnement du débat public contemporain est de mise.

Plus encore que le Brexit, l’élection de Trump mérite une analyse en profondeur tant le résultat échappe à l’entendement. Rejet de l’élite ? Explication insuffisante : Clinton a gagné le vote populaire. Rejet de la mondialisation ? Pas pertinent : Trump est un milliardaire qui profite ouvertement et outrageusement de la fracture sociale.

Il semble plutôt que ce qui fait rimer Brexit avec Trump est l’avènement de la post-fact democracy. L’hypothèse de rationalité des citoyens sur laquelle est fondé le système de la démocratie représentative est progressivement fragilisée par un nouveau phénomène. Bienvenue dans la post-truth politics, cette ère déconcertante où les faits établis ne constituent plus des points de repère pour les électeurs.

Alors que les plateaux de télévision se sont équipés de journalistes en charge de vérifier, en continu, les faits (factchecking) qui pourraient mettre les politiques devant leurs contradictions ou devant la réalité des faits, les réseaux sociaux sont envahis par les contrevérités. D’aucuns pourraient s’interroger sur la différence avec la discussion de comptoir au cours de laquelle on se prononce sur tout sans tout savoir ? La vitesse de propagation est inouïe. Ainsi, un citoyen déçu aura tendance à partager très rapidement un fait même inexact sur les réseaux sociaux plutôt que de le vérifier.

Ces dernières années, on a célébré les médias sociaux comme la nouvelle ère de l’information, notamment au moment des printemps arabes. Attention : si les régimes totalitaires ont pu être emportés si rapidement par la désobéissance civile 2.0, pourquoi les programmes « rationnels » ne seraient-ils pas balayés aussi vite par la désinformation de masse ? Il n’est pas anodin que Facebook et Google, parangons d’une forme de neutralité du Net jusqu’à présent, aient décidé de couper les vivres publicitaires aux sites de désinformation qui rémunéraient grassement leurs créateurs aux frais de la contrevérité démocratique.

En France, tous les éléments sont présents pour que la post-fact democracy parasite le fonctionnement rationnel de l’élection présidentielle. Nous en avons eu la preuve lors de l’élection primaire de la droite et du centre avec la diffusion d’images de collectifs d’extrême droite dénonçant « Ali Juppé » qui serait en passe de laisser appliquer la charia après avoir prétendument subventionné à Bordeaux la plus grande mosquée de France (ce qui est faux).

La post-fact democracy est un danger pour nos rendez-vous démocratiques ; une malédiction à gérer pour les gouvernements dans un climat important de défiance. Le pire arrivera quand les grandes puissances internationales exploiteront ce type de levier pour influencer des scrutins nationaux dans d’autres pays à la faveur du candidat qui leur convient le mieux. De là à imaginer que c’est ce qui est arrivé à Hillary Clinton…